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L'Afrique et l'intelligence artificielle : le continent passe à l'offensive

Longtemps spectatrice, l'Afrique structure désormais sa propre trajectoire dans l'IA : conseil continental, stratégies nationales, milliards d'investissements. Panorama d'une dynamique en pleine accélération.

La rédaction8 juillet 20267 min de lecture1 vues
L'Afrique et l'intelligence artificielle : le continent passe à l'offensive

Illustration — Afrique · Novakou24

L'intelligence artificielle n'est plus un sujet réservé à la Silicon Valley ou à la Chine. Partout en Afrique, gouvernements et institutions se dotent de stratégies, de budgets et d'instances dédiées. Le continent veut passer du statut de simple utilisateur à celui d'acteur. Longtemps cantonnée au rôle de terrain d'expérimentation ou de marché de consommation pour des technologies conçues ailleurs, l'Afrique affiche désormais une ambition différente : bâtir ses propres capacités, former ses talents et peser dans la gouvernance mondiale d'une technologie appelée à transformer l'économie, l'administration et la vie quotidienne. État des lieux d'un tournant.

Un pilier continental inédit

Le signal le plus fort est venu de Kigali. Le 18 novembre 2025, sous l'impulsion de l'initiative Smart Africa et la présidence du chef d'État rwandais Paul Kagamé, 42 États africains ont lancé un Conseil africain de l'intelligence artificielle. Cette institution stratégique entend orienter les politiques du continent autour de six domaines : infrastructures, données, marché, talents, investissements et gouvernance. Une première à cette échelle.

La portée symbolique de ce rassemblement ne doit pas être sous-estimée. Réunir 42 pays autour d'une même feuille de route, dans un domaine aussi stratégique, relève d'un exercice diplomatique rare. Là où chaque État aurait pu avancer en ordre dispersé, le Conseil propose une coordination continentale : mutualiser les moyens, harmoniser les règles, éviter que les plus petits marchés ne restent à la traîne. En s'appuyant sur Smart Africa, réseau déjà rompu aux projets numériques transfrontaliers, le continent se dote d'un cadre commun plutôt que d'une mosaïque d'initiatives isolées.

Les six domaines retenus dessinent une vision globale. Les infrastructures renvoient aux centres de données et à la puissance de calcul, encore rares sur le continent. Les données constituent la matière première de tout système d'IA. Le marché vise à créer une demande solvable pour les solutions locales. Les talents concernent la formation, nerf de la guerre. Les investissements conditionnent la capacité à passer de l'intention à la réalisation. La gouvernance, enfin, doit garantir un usage responsable et encadré. Une architecture qui traduit la volonté de ne rien laisser au hasard.

Des milliards en jeu

Les perspectives économiques sont considérables. Un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) estime que l'IA pourrait générer jusqu'à 1 000 milliards de dollars de PIB supplémentaire pour le continent d'ici 2035, en améliorant la productivité. La BAD propose une feuille de route en trois phases : le démarrage (2025-2027), la consolidation (2028-2031) et le passage à l'échelle (2032-2035).

Ce séquençage n'a rien d'anodin. La phase de démarrage vise à poser les fondations : cadres réglementaires, premières infrastructures, programmes de formation. La phase de consolidation doit permettre aux écosystèmes naissants de mûrir, aux start-up de trouver leurs marchés et aux administrations d'intégrer ces outils. Le passage à l'échelle, enfin, correspond au moment où l'IA cesse d'être une expérimentation pour devenir un levier de croissance diffusé dans l'ensemble de l'économie. Une trajectoire pensée sur dix ans, à rebours de l'improvisation.

Concrètement, ces gains de productivité pourraient irriguer de nombreux secteurs. En agriculture, des modèles d'analyse d'images satellite ou de prévision météorologique aident déjà à optimiser les récoltes et à anticiper les sécheresses. Dans la santé, l'IA peut appuyer le diagnostic à distance dans des régions où les médecins spécialistes manquent. En éducation, des outils adaptatifs promettent un accompagnement personnalisé pour des classes surchargées. Dans la finance, enfin, l'analyse automatisée facilite l'inclusion bancaire de populations longtemps exclues du crédit faute d'historique formel. Autant de cas d'usage qui, mis bout à bout, expliquent l'ampleur des estimations.

La course des stratégies nationales

Au-delà de l'échelon continental, plusieurs pays ont déjà posé leurs jalons :

  • Kenya : une stratégie nationale d'IA (2025-2030) dévoilée en mars 2025, dotée d'environ 1,14 milliard de dollars sur cinq ans.
  • Côte d'Ivoire : une stratégie nationale de l'IA et de la gouvernance des données présentée en mars 2025, soutenue par 80 millions de dollars de la BAD.
  • Égypte : une deuxième version de sa stratégie nationale d'IA pour 2025-2030, avec l'ambition de devenir un pôle majeur au Moyen-Orient et en Afrique.
  • Maroc : le lancement, en janvier 2026, de JAZARI ROOT, doté d'un campus physique de 20 hectares dédié à l'ingénierie et à l'incubation.

L'Afrique du Sud, de son côté, figure en tête des classements africains de préparation à l'intelligence artificielle.

Ces initiatives dessinent une carte contrastée mais complémentaire. Le Kenya, souvent surnommé la « Silicon Savannah » pour la vitalité de son écosystème technologique, mise sur un investissement massif et une vision décennale. La Côte d'Ivoire illustre le rôle de catalyseur que peuvent jouer les bailleurs internationaux, la BAD apportant un soutien décisif à un pays d'Afrique de l'Ouest décidé à ne pas rester spectateur. L'Égypte capitalise sur sa position charnière entre l'Afrique et le Moyen-Orient pour viser un statut de pôle régional. Le Maroc, avec JAZARI ROOT, fait le pari d'un ancrage physique : un campus de 20 hectares où ingénierie et incubation cohabitent, signe que l'IA africaine ne se pense pas seulement en lignes de code, mais aussi en murs, en laboratoires et en lieux de rencontre.

Cette diversité d'approches n'est pas une faiblesse. Elle reflète des réalités nationales différentes, des atouts propres et des priorités distinctes. L'enjeu, désormais, sera d'articuler ces stratégies nationales avec le cadre continental, afin que l'émulation ne se transforme pas en dispersion.

La souveraineté au cœur du projet

Un fil rouge traverse toutes ces initiatives : la souveraineté numérique. L'objectif affiché est de promouvoir des solutions d'IA et des jeux de données qui reflètent les langues et les contextes africains, plutôt que de dépendre entièrement de technologies importées. Car une IA entraînée ailleurs comprend mal les réalités locales.

L'enjeu est loin d'être théorique. Un assistant vocal qui ne reconnaît ni le swahili, ni le wolof, ni l'amharique laisse de côté des centaines de millions de locuteurs. Un modèle de diagnostic médical calibré sur des populations occidentales peut se révéler moins fiable sous d'autres latitudes. Un outil de reconnaissance d'images nourri d'un imaginaire étranger reproduit des biais qui n'ont pas de sens localement. En revendiquant des données et des modèles ancrés dans les réalités africaines, le continent ne cherche pas seulement l'indépendance technologique : il vise la pertinence même des solutions déployées. La souveraineté, ici, est autant une question d'efficacité que de principe.

Des défis à ne pas sous-estimer

Les obstacles restent réels : accès à l'électricité et à une connexion fiable, formation de talents, financement des infrastructures, cadre de régulation. Mais la dynamique est lancée.

Le premier verrou est énergétique. L'entraînement et le fonctionnement des systèmes d'IA sont gourmands en électricité, or de nombreuses régions du continent souffrent encore de coupures fréquentes ou d'un accès limité au réseau. Sans énergie stable et abordable, difficile de faire tourner des centres de données. La question de la connectivité se pose dans les mêmes termes : le déploiement d'outils en ligne suppose des réseaux fiables jusque dans les zones rurales, là où les besoins sont parfois les plus criants.

Vient ensuite l'enjeu des talents. Former des ingénieurs, des chercheurs et des spécialistes des données prend du temps, et la concurrence internationale pour retenir ces profils est féroce. Retenir les compétences sur le continent, plutôt que de les voir partir vers des marchés plus rémunérateurs, sera déterminant. Le financement, enfin, doit suivre dans la durée : les infrastructures numériques exigent des investissements lourds et patients, que les seuls budgets publics ne suffiront pas à couvrir. La régulation constitue le dernier chantier : encadrer les usages, protéger les données personnelles et prévenir les dérives sans étouffer l'innovation relève d'un équilibre délicat, que chaque pays devra trouver.

Aucun de ces défis n'est propre à l'Afrique, mais leur conjonction y prend une acuité particulière. Les relever suppose de mener plusieurs batailles de front : énergie, réseaux, éducation, capitaux et droit. C'est précisément l'intérêt d'une coordination continentale, qui permet de partager les solutions et d'éviter que chaque pays ne réinvente seul la roue.

Un continent qui prend l'initiative

En quelques années, l'Afrique est passée d'une position d'observatrice à celle d'un continent qui organise, planifie et investit. Le Conseil africain de l'intelligence artificielle, les stratégies nationales successives et l'engagement d'institutions comme la BAD témoignent d'un changement de posture : il ne s'agit plus de subir la révolution technologique, mais d'en devenir partie prenante.

Rien n'est joué pour autant. Entre les ambitions affichées et leur concrétisation, l'écart peut être grand, et les obstacles énergétiques, humains et financiers ne se lèveront pas en un jour. Mais l'essentiel est peut-être ailleurs : pour la première fois, l'Afrique aborde une révolution technologique majeure avec un cap, des institutions et des moyens, au lieu de la découvrir une fois qu'elle a eu lieu. La question n'est plus de savoir si l'Afrique aura sa place dans l'IA, mais laquelle elle saura se donner.

Sources : Smart Africa, Banque africaine de développement, Africa Renewal (ONU), Digital Mag Côte d'Ivoire.

Photo d'illustration : Wikimedia Commons (licence Creative Commons).

#Afrique#Intelligence artificielle#IA#Tech#Numérique
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